En avril 2022, le Biolaboratoire mobile trouve une première forme publique. Le projet, lancé à partir d’un appel du Parc naturel marin de l’Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, est présenté à la Chapelle des Dames Blanches, dans le cadre du Festival ZERO1, avant de circuler ensuite dans plusieurs lieux du territoire : Saint-Georges-de-Didonne, l’île Madame et le Château d’Oléron.
Ce déplacement est important. Dès le départ, le Biolaboratoire n’est pas pensé comme une exposition fixe, ni comme une simple restitution scientifique. Il cherche plutôt à produire des situations sensibles autour des écosystèmes marins du Parc. Il s’agit de faire dialoguer des connaissances sur l’environnement marin avec des formes artistiques, numériques, visuelles et sonores.
Ce qui se présente aujourd’hui n’est donc pas un laboratoire au sens classique du terme. C’est un laboratoire déplacé, ouvert, traversé par des artistes, des étudiants, des chercheurs, des données, des récits, des matériaux, des sons, des gestes. Un laboratoire qui ne cherche pas seulement à expliquer les milieux marins, mais à les rendre perceptibles autrement.
Six artistes argentins et mexicains se sont approprié les écosystèmes du Parc pour construire des expériences sensibles. Certaines œuvres partent des hermelles, d’autres du maërl, des mouvements de la mer, des matériaux vibrants, des récits d’habitats ou de formes spéculatives d’exploration océanique. Les données scientifiques ne restent pas dans leur forme première. Elles passent dans des textiles brodés, des artefacts sensibles, des organismes robotiques, des compositions sonores, des dispositifs visuels ou des installations numériques.
Il y a là un déplacement essentiel. La donnée ne sert pas seulement à démontrer. Elle devient matière de traduction, de trouble, d’expérience. Elle quitte le tableau, la carte, le rapport, pour entrer dans d’autres régimes : celui du toucher, de l’écoute, du mouvement, de la lumière, de la fragilité. Elle n’est pas rendue plus simple. Elle est rendue plus proche.
Peut-être est-ce cela que le Biolaboratoire mobile permet d’éprouver : un savoir scientifique ne circule jamais seul. Il doit trouver des formes, des supports, des médiations, des corps pour le recevoir. Il doit parfois changer d’état. Une température devient broderie. Un mouvement marin devient marée artificielle. Un habitat devient récit. Une fragilité écologique devient expérience visuelle ou sonore.
La structure elle-même participe à cette transformation. Elle ne se contente pas d’accueillir les œuvres. Elle propose une forme zoomorphe, développée à partir de recherches sur le territoire et certaines morphologies osseuses d’animaux marins. Elle évolue avec les œuvres, comme si le dispositif devait lui aussi appartenir au monde qu’il cherche à rendre sensible.
Ce projet confirme une intuition formulée dès son lancement : aller vers les publics ne signifie pas seulement déplacer un contenu déjà prêt. Cela oblige à repenser la médiation elle-même. Les publics ne rencontrent pas seulement des informations sur les écosystèmes. Ils rencontrent des formes, des matières, des sons, des gestes, des situations. Ils ne sont pas seulement devant un discours ; ils sont pris dans une expérience.
Il y a ici une figure de l’entre très concrète : entre laboratoire et exposition, entre science marine et création numérique, entre donnée et sensation, entre territoire et dispositif mobile, entre connaissance et activation. Le Biolaboratoire ne résout pas ces tensions. Il les met au travail.
Sensibiliser aux milieux marins ne consiste pas seulement à mieux expliquer ce qui les menace ou ce qui les compose. Sensibiliser, c’est rendre sensible. C’est créer les conditions d’une rencontre avec ce qui, d’ordinaire, reste sous la surface : les habitats, les équilibres, les vulnérabilités, les présences discrètes, les interdépendances. Dans le Biolaboratoire mobile, les arts ne viennent pas illustrer la science. Ils l’aident à changer de forme pour rencontrer autrement les publics.
