Il y a quelques années encore, l’image persistante de l’artiste restait celle d’une figure relativement solitaire. Même lorsque les œuvres devenaient techniquement complexes, même lorsque les outils numériques entraient dans les ateliers, l’imaginaire dominant continuait souvent d’associer la création à une forme d’intériorité individuelle : une voix, une signature, un auteur.
Pourtant, depuis plusieurs décennies – et avec une accélération plus visible encore depuis le début des années 2000 – autre chose apparaît. Les projets deviennent plus hybrides, plus techniques, plus transdisciplinaires. Ils traversent des champs différents : art, design, programmation, science, réseau, vidéo, données, performance, territoire. Et, presque naturellement, ils appellent des formes de travail collectives.
Mais le mot collectif mérite d’être précisé. Il ne désigne pas simplement une répartition des tâches – un programmeur ici, un designer là, un artiste au centre. Il désigne quelque chose de plus difficile à nommer : un espace de circulation où les idées se déplacent d’une personne à l’autre, où les références se contaminent, où les outils modifient les discussions et les discussions modifient les formes. Un espace où le projet n’appartient plus tout à fait à celui qui l’a initié, parce qu’il a été transformé, enrichi, parfois déplacé par ceux qui l’ont rejoint.
La naissance de Colectivo Línea 60 s’inscrit dans ce mouvement – et l’illustre avec une précision que les généralités théoriques peinent à atteindre. Le collectif s’est formé autour d’un premier projet, Legible Journey, qui réunissait une direction artistique, une conception graphique, une programmation, un design sonore, une coordination. Un noyau de départ. Mais le projet portait en lui une exigence que ce noyau ne pouvait pas satisfaire seul. Il fallait un paysage sonore construit depuis l’expérience réelle du mouvement, du temps long, du voyage. C’est ainsi que Maela Le Scouarnec et Eléanor Faber ont rejoint l’aventure – non pas comme prestataires, mais comme partie intégrante de l’œuvre. Pendant neuf mois, elles ont traversé à vélo La Rochelle jusqu’à Athènes, capturant cinq secondes de son par jour. Ce geste n’était pas un dispositif de collecte de données. C’était une manière d’habiter le projet depuis l’intérieur, de lui donner une matière que personne d’autre n’aurait pu produire.
D’autres ont rejoint le collectif au fil des besoins – un développeur pour résoudre des problèmes techniques précis, une chargée de diffusion pour penser la circulation de l’œuvre. Chaque ajout répondait à une nécessité que le projet lui-même révélait, pas à une organigramme établi à l’avance.
C’est là, peut-être, ce qui distingue ce type de collectif des formes de collaboration plus traditionnelles. Il n’est pas défini une fois pour toutes. Il est poreux, évolutif, sensible à ce que le projet demande à mesure qu’il avance. Il s’ouvre quand il a besoin de s’ouvrir. Et cette ouverture peut aller, dans certains cas, jusqu’au public lui-même – non pas comme destinataire passif, mais comme interlocuteur, comme présence qui informe la création. Non par mécanique participative, mais par geste d’écoute : une disposition à laisser l’autre – le visiteur, l’habitant, le témoin – modifier légèrement la trajectoire.
Cette logique prend une acuité particulière dans le champ des arts hybrides et du dialogue entre arts et sciences. Quand un projet artistique s’appuie sur des données de recherche, sur des savoirs disciplinaires que les artistes ne maîtrisent pas entièrement, la question du collectif n’est plus seulement une question de méthode de travail. Elle devient une question épistémologique : comment faire circuler des connaissances entre des régimes de pensée différents ? Comment un chercheur peut-il entrer dans un projet artistique sans y perdre sa rigueur, et comment un artiste peut-il s’approprier un savoir scientifique sans le réduire à un décor ? Ces questions n’ont pas de réponse abstraite. Elles se négocient, concrètement, dans la pratique collective elle-même.
Il y a sans doute quelque chose d’important dans cette évolution – non pas la disparition de l’auteur, comme cela a parfois été annoncé un peu rapidement, mais plutôt son déplacement. L’œuvre n’émerge plus nécessairement depuis un centre unique. Elle apparaît souvent dans un entre-deux : entre plusieurs regards, plusieurs compétences, plusieurs sensibilités, plusieurs cultures techniques. Entre ce que chacun apporte et ce que le projet, en retour, leur demande de devenir.
Le collectif, dans ce sens, est moins une structure qu’un mode de pensée. Une manière d’habiter la création contemporaine – et, peut-être, de lui laisser plus de place qu’un seul auteur ne pourrait en occuper.
