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DoctorArts : composer des binômes, ou la curation comme posture

Il y a des gestes qui précèdent leur propre théorie. Composer un binôme entre un doctorant en informatique et un artiste de design sonore, entre un doctorant en biologie et une artiste plasticienne, entre un doctorant en histoire et un photographe — ce n’est pas appliquer une méthode. C’est percevoir quelque chose qui n’existe pas encore : un potentiel de rencontre, une zone où deux manières de penser pourraient se troubler mutuellement de manière productive.

DoctorArts est un programme arts-sciences lancé entre 2018 et 2019 à l’Université de La Rochelle. Cinq doctorants de première année — informatique, histoire, biologie, géographie culturelle, génie des matériaux — sont mis en relation pendant plusieurs mois avec des artistes issus de pratiques diverses : design sonore, photographie, arts plastiques, danse, arts numériques. La première année de thèse est un moment particulier : le sujet existe, mais il n’est pas encore stabilisé. Les méthodes se cherchent. Les certitudes sont fragiles. C’est peut-être à ce moment-là qu’une rencontre avec un artiste peut agir le plus fortement — non pas en apportant une réponse, mais en déplaçant la manière de poser la question.

Mais avant que quoi que ce soit se déplace, il faut composer les binômes. C’est là que commence le geste curatorial — et c’est là qu’il est le plus difficile à théoriser.

La composition d’un binôme n’est pas une correspondance thématique. Il ne s’agit pas d’associer mécaniquement une discipline scientifique à une discipline artistique supposément proche. Il s’agit de percevoir où un écart peut devenir productif — où deux logiques suffisamment différentes pour se déranger mutuellement sont aussi suffisamment poreuses pour que le dialogue soit possible. Cette perception ne se formule pas en critères. Elle opère par intuition — mais une intuition construite, nourrie par des années d’exposition à des pratiques artistiques très diverses, par une capacité à identifier rapidement les enjeux d’une recherche même dans un domaine inconnu, par une attention aux individus autant qu’aux disciplines.

Ce type d’intelligence curatorial ressemble à ce que les musiciens de jazz appellent l’improvisation : un acte apparemment spontané qui repose sur un travail d’écoute et de préparation considérable. On n’improvise bien qu’avec ce qu’on a longuement intériorisé. De même, on ne compose un binôme pertinent qu’en connaissant profondément les artistes — leur univers, leurs obsessions, leur manière d’entrer en relation avec un inconnu — et en comprenant suffisamment vite la logique d’une recherche doctorale pour en percevoir les zones d’incertitude, les questions non encore formulées, les endroits où quelque chose pourrait bouger.

Ce que les cinq binômes de DoctorArts ont produit est, à cet égard, révélateur. La doctorante en géographie culturelle, dont la recherche portait sur les déplacements touristiques et les données géonumériques, a été associée à une danseuse et chorégraphe. Le dialogue a progressivement déplacé l’attention de la dimension technologique de la thèse vers les corps en mouvement : derrière les données, des trajets ; derrière les cartes, des gestes ; derrière les flux, des présences dans l’espace. La collaboration a abouti à une performance filmée en 360°, à la fois terrain d’étude et geste de création. Ce qui est apparu n’était pas seulement une œuvre possible, mais une autre manière pour la recherche de prendre corps — littéralement.

Le binôme le plus difficile fut celui de l’informatique et du design sonore. Non pas parce que la rencontre entre les deux pratiques fut improductive — au contraire. Mais parce que le contact avec l’artiste sonore a révélé quelque chose que le doctorant n’avait pas encore voulu voir : une incertitude profonde sur son propre sujet de thèse, une zone d’indéfinition qui préexistait à la rencontre et que celle-ci a rendue visible. Le dispositif n’a pas échoué — il a fonctionné autrement. Plutôt qu’ouvrir la recherche vers l’extérieur, il l’a obligée à se confronter à ses propres zones d’ombre. C’est une forme de déplacement moins spectaculaire, mais peut-être plus nécessaire.

Cela suggère que la force d’un programme arts-sciences ne se mesure pas seulement à ce qu’il produit, mais à ce qu’il révèle. Parfois ce qu’il révèle est une brèche dans la recherche que le chercheur n’était pas encore prêt à regarder en face. Le binôme, dans ce cas, n’a pas apporté une ouverture — il a apporté une clarté inconfortable. Ce n’est pas moins précieux.

Mais DoctorArts pose une question plus large, qui déborde le programme lui-même. Ce qui est en jeu dans la composition des binômes — cette capacité à percevoir des potentiels, à associer des éléments non évidents, à identifier rapidement l’enjeu d’une recherche dans un domaine étranger — n’est pas une compétence spécifiquement curatoriale. C’est une posture qui traverse plusieurs pratiques à la fois : scientifique, pédagogique, artistique, organisationnelle. On fait de la curation quand on compose un programme de recherche, quand on construit un cours, quand on choisit quels artistes inviter à un festival, quand on décide comment un espace va être habité.

La curation, entendue ainsi, n’est pas un rôle parmi d’autres. C’est une manière d’être attentif — aux individus, aux potentiels, aux écarts, aux zones où quelque chose pourrait se transformer. Elle précède ses propres applications. Elle opère avant même qu’il y ait une exposition à construire, un programme à concevoir, un binôme à composer.

C’est peut-être cela que DoctorArts permet de formuler plus clairement que les autres projets : la curation en arts n’est pas d’abord une pratique institutionnelle. C’est une forme d’intelligence relationnelle — la capacité de voir ce qui peut naître de la rencontre entre deux êtres, deux pratiques, deux manières de connaître le monde, avant même que cette rencontre ait eu lieu.