« Le futur de la création est à Station F. » La formule est efficace. Elle attire, elle promet, elle situe immédiatement les choses : le futur, la création, la technologie, les startups, le plus grand campus d’innovation au monde. Pendant quelques jours, début octobre 2017, PULSAR the Open Art Prize installe à Station F une série de rencontres, de talks, de capsules technologiques et de temps de création collaborative autour d’une même hypothèse : quelque chose de la création contemporaine se joue désormais dans la rencontre avec les technologies de pointe.
Il y a là, évidemment, un imaginaire très fort. La réalité immersive, l’intelligence artificielle, la blockchain, les objets connectés. Tout semble convoqué comme si chaque technologie portait avec elle une part du futur de l’art. On pourrait s’en méfier. Ou sourire un peu. Les mots sont grands, parfois trop grands. Ils vont vite. Ils promettent beaucoup. Ils donnent l’impression que l’art doit, lui aussi, entrer dans le rythme de l’innovation, apprendre à se présenter, à se prototyper, à se rendre désirable dans les formats de la startup.
Mais il serait trop simple de n’y voir qu’un effet de mode.
Ce qui frappe, dans ce type de rencontre, c’est plutôt l’entre-deux qu’elle organise. Les artistes ne sont pas seulement invités à montrer des œuvres. Les chercheurs ne sont pas seulement invités à expliquer des concepts. Les entreprises ne sont pas seulement là pour présenter des outils. Tout semble se chercher dans une zone plus incertaine. Entre création et démonstration, entre recherche et prototype, entre œuvre et usage, entre expérimentation sensible et promesse technologique.
Station F ajoute encore une couche à cette situation. Ce n’est pas un musée, pas une école d’art, pas un laboratoire universitaire, pas une salle de spectacle. C’est un lieu construit pour l’entrepreneuriat, l’accélération, le projet, le réseau, la visibilité. Y parler de création artistique, c’est donc accepter que l’art soit momentanément déplacé dans un espace qui lui impose d’autres mots, d’autres gestes, d’autres attentes. Il faut expliquer vite. Montrer vite. Convaincre vite. Mais peut-être aussi rencontrer autrement.
La conversation avec Derek Barbolla, fondateur de Cercle, et Philippe Tuchmann, directeur artistique de Cercle, est à ce titre particulièrement révélatrice. L’invitation annonçait qu’il viendrait raconter « comment il a ouvert une des plus grandes salles de concert au monde sur internet ». La formule est belle, presque excessive, mais elle dit bien quelque chose du moment. Quelques mois plus tôt, le live de Møme à la Tour Eiffel avait déjà permis d’entrevoir ce déplacement. Un artiste seul avec ses machines, suspendu dans un monument, Paris autour de lui, et une foule invisible réunie devant des écrans. Ce qui apparaissait alors comme une forme encore instable — entre concert, image, flux et fil de commentaires — se présente ici comme un véritable modèle de diffusion culturelle.
Cercle ne construit pas une salle. Il construit une situation de diffusion. Un lieu, un artiste, un live, une plateforme, des spectateurs dispersés. La salle n’a plus de murs ; elle existe dans la circulation du flux.
Ce qui semblait encore expérimental quelques mois plus tôt apparaît ici comme un modèle possible. Non pas seulement filmer un concert, mais produire un événement qui trouve sa puissance dans le réseau social lui-même : dans la notification, le partage, le commentaire, l’archive, la visibilité du lieu. Le spectacle vivant ne disparaît pas. Il se déplace vers une forme hybride, à la fois située et distribuée, locale et mondiale, présente et distante.
À côté de cela, les autres interventions dessinent un paysage plus large. La blockchain comme une manière de repenser la circulation, la propriété ou la valeur des œuvres. La réalité immersive comme un nouveau régime d’expérience. Les objets connectés comme une promesse de relation renouvelée entre corps, espace et données. Chaque proposition semble ouvrir une porte. Mais chaque porte donne aussi sur une incertitude.
Car la question n’est pas seulement de savoir ce que ces technologies permettent. Elle est aussi de savoir ce qu’elles demandent à la création. Demandent-elles de nouveaux récits ? De nouvelles formes d’attention ? De nouveaux publics ? Ou bien demandent-elles surtout à l’art de s’adapter à leurs propres catégories : innovation, impact, scalabilité, usage, expérience utilisateur ?
C’est peut-être là que PULSAR devient intéressant : non pas comme réponse, mais comme symptôme. Un symptôme de ce moment où les mondes de l’art, de la recherche, de la technologie et de l’entreprise cherchent à se parler, sans toujours savoir dans quelle langue. Les mots circulent : immersion, collaboration, disruption, expérience, sensible, virtuel, prototype. Ils ne veulent pas tous dire la même chose selon ceux qui les prononcent. Mais c’est précisément dans ces malentendus que quelque chose peut se produire.
Reste cette impression, en sortant de Station F, le futur de la création n’est peut-être pas là, dans un lieu précis, ni dans une technologie particulière. Il est plutôt dans ces zones de frottement où l’art accepte de rencontrer d’autres régimes — économiques, techniques, scientifiques, médiatiques — sans s’y dissoudre complètement. Le risque est réel, que la création devienne seulement une vitrine pour l’innovation. Mais la possibilité l’est aussi, que l’art déplace ces technologies, les ralentisse, les trouble, les rende à nouveau discutables.
Tout semble aller très vite. Trop vite, peut-être. Mais dans cette vitesse même apparaissent quelques questions lentes : qu’est-ce qu’une œuvre quand elle devient prototype ? Qu’est-ce qu’un public quand il devient réseau ? Qu’est-ce qu’un lieu quand il devient plateforme ? Et qu’est-ce que créer lorsque la création se trouve prise, de plus en plus, entre le sensible et l’innovation ?
