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Nouvelles technologies

Google Arts & Culture : le musée dans l’interface

Depuis quelques années, Google entre dans les musées. Ce n’est pas tout à fait une nouveauté : le Google Art Project, lancé en 2011, avait déjà commencé à numériser des œuvres, à proposer des visites virtuelles de galeries, à reprendre certains gestes de Street View pour les appliquer aux espaces culturels. Mais avec Google Arts & Culture, relancé en 2016 sous la forme d’un site et d’une application mobile, quelque chose semble changer d’échelle : les collections, les salles, les parcours, les archives et parfois même les monuments deviennent consultables depuis une même interface. La nouvelle application promet déjà l’accès à des collections issues de plus de mille musées dans environ soixante-dix pays, avec visites virtuelles, images en haute définition et expériences mobiles.

Il faudrait, bien sûr, se réjouir. Pouvoir entrer à distance dans un musée, regarder une œuvre depuis son téléphone, zoomer sur un détail invisible à l’œil nu, traverser une salle que l’on ne visitera peut-être jamais, tout cela ouvre des possibilités réelles. L’accès n’est plus seulement lié au déplacement, au billet, à l’horaire, au lieu. Quelqu’un peut se trouver loin, très loin, et pourtant voir une œuvre, lire une notice, circuler dans une collection.

Mais ce déplacement n’est pas simple.

Car ce qui se donne à voir n’est pas exactement le musée. C’est un musée devenu image, carte, base de données, parcours cliquable. On n’y entre plus par une porte, mais par une recherche. On ne traverse plus une salle avec son corps, sa fatigue, son rythme, son hésitation ; on glisse d’une œuvre à l’autre, d’un détail à l’autre, d’un pays à l’autre. La visite perd quelque chose, bien sûr : l’échelle, l’attente, le bruit, la distance, l’obstacle, la présence des autres. Mais elle gagne autre chose : une vitesse, une proximité excessive, presque impossible. Le zoom permet de s’approcher d’un tableau plus que le musée ne l’autoriserait. L’image devient manipulable.

C’est peut-être là que commence l’étrangeté. Le musée a longtemps organisé une certaine distance avec les œuvres : distance physique, distance symbolique, distance institutionnelle. Google Arts & Culture semble réduire cette distance, ou du moins la reconfigurer. L’œuvre n’est plus seulement accrochée quelque part ; elle est disponible. Elle peut être ouverte, agrandie, comparée, partagée, sauvegardée. Elle circule dans le même environnement que les cartes, les recherches, les vidéos, les images ordinaires.

Il ne s’agit donc pas seulement de numérisation. Numériser une collection, ce n’est pas uniquement produire des images des œuvres. C’est aussi les faire entrer dans une grammaire particulière : celle de la plateforme. Une œuvre devient un élément consultable parmi d’autres, relié à des métadonnées, à des parcours, à des filtres, à des récits, à des recommandations. Elle garde son nom, son auteur, sa date, son musée, mais elle change de voisinage. Elle quitte, au moins provisoirement, l’ordre spatial de l’exposition pour entrer dans l’ordre navigable de l’interface.

Il y a là une figure de l’entre. Entre visite et consultation, entre collection et base de données, entre salle et écran, entre patrimoine public et infrastructure privée. Le musée n’est pas remplacé par la plateforme, pas encore. Mais il commence à exister aussi à travers elle. Ses œuvres deviennent accessibles dans un espace qui n’est ni tout à fait culturel, ni simplement technique, ni vraiment neutre. Un espace organisé par une entreprise dont le métier premier est de classer, indexer, rendre trouvable.

La question n’est donc pas seulement : que peut-on voir ? Mais aussi : comment voit-on quand c’est Google qui organise l’accès ? Quel type de regard se forme dans cette interface ? Un regard curieux, mobile, encyclopédique, capable de passer d’un temple maya à Van Gogh, d’un musée new-yorkais à un site archéologique, d’un détail pictural à une vue Street View. Mais peut-être aussi un regard impatient, comparatif, détaché des lieux, habitué à ce que tout soit disponible.

Pour l’instant, on peut retenir cette scène : quelqu’un ouvre l’application, entre dans un musée à distance, avance dans une salle par petits sauts, s’approche d’un tableau jusqu’à voir la matière, puis repart ailleurs, très loin, en quelques secondes. Il n’a pas visité le musée, pas vraiment. Mais il n’a pas seulement regardé une reproduction non plus. Il est resté entre les deux. Un “non-lieu” (Marc Augé, 1992), face à une œuvre sans distance, à l’intérieur d’un musée devenu interface.