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Pokémon Go : marcher entre deux villes

Depuis l’été 2016, Pokémon Go fait apparaître dans les rues une scène étrange. Elle est presque ordinaire, désormais, mais elle garde quelque chose d’inquiétant ou de comique, selon le regard que l’on porte sur elle. Des joueurs s’arrêtent devant une façade, attendent au bord d’un parc, traversent une place en regardant leur téléphone, tournent légèrement sur eux-mêmes, puis repartent. Parfois ils sont seuls. Parfois ils sont plusieurs. Parfois, soudain, ils deviennent foule.

Ce qui se passe alors n’est pas exactement un déplacement dans la ville, ni simplement une partie de jeu. C’est une marche prise entre deux régimes de présence. Le joueur est là, dans la rue, avec les autres passants, les voitures, les vitrines, les monuments, les bruits ordinaires. Mais il est aussi appelé par autre chose, à autre chose. Une apparition, un signal, une créature qui n’existe que pour ceux qui regardent à travers l’écran. Il marche donc ici, mais vers quelque chose qui n’est pas tout à fait ici.

On pourrait dire que l’image sort de l’écran. Ce serait sans doute trop simple. Elle n’en sort pas vraiment. Elle y reste, minuscule, localisée, dépendante de la carte et du téléphone. Mais elle agit hors de lui. Elle fait ralentir un corps, détourner un trajet, produire une attente. Elle transforme une place quelconque en lieu de rendez-vous, un jardin en zone d’observation, un monument en point d’appel. L’image ne devient pas visible pour tous ; elle devient pourtant efficace dans l’espace commun.

C’est peut-être là que le phénomène devient intéressant. Ceux qui jouent savent qu’il y a quelque chose ici. Ceux qui ne jouent pas ne voient rien, sinon des gestes. Des corps arrêtés. Des regards baissés. Des sourires devant le vide. Des petits groupes qui se forment sans toujours se parler. Une communauté apparaît, mais une communauté fragile, presque sans parole, faite d’indices partagés : un même arrêt, une même attente, un même mouvement vers un point de la carte.

Il arrive même que cette communauté cesse d’être discrète. Lorsqu’un Pokémon rare apparaît, les joueurs se mettent à courir, à converger vers le même endroit, à former une masse provisoire. La ville voit alors surgir un mouvement dont la cause lui échappe. On court vers quelque chose, mais ce quelque chose n’est pas inscrit dans le paysage. 

Cette situation trouble la manière habituelle de comprendre l’espace public. Normalement, ce qui rassemble est visible : une scène, une vitrine, un écran géant, un chanteur, un accident, un feu d’artifice, une parole. Ici, ce qui rassemble est en partie invisible. Le commun ne se construit pas autour d’un objet présent devant tous, mais autour d’un signe partagé par certains. Les joueurs sont ensemble parce qu’ils voient, ou croient voir, la même chose dans un lieu où les autres ne voient rien.

C’est en cela que Pokémon Go touche à une figure de l’entre. Non pas simplement entre réel et virtuel, formule trop rapide, trop rassurante peut-être. Plutôt entre solitude et rassemblement, entre marche et attente, entre image privée et espace public, entre présence physique et apparition numérique. Le joueur est seul avec son écran, mais il peut devenir foule en quelques secondes. Il suit une image intime, tenue dans la main, mais cette image produit des effets dans la rue.

La ville, elle, ne disparaît pas. Elle continue avec ses usages ordinaires. Elle résiste même . Pokémon Go ne remplace pas la ville par un décor numérique. Il y introduit des points de trouble. Un lieu reste ce qu’il est, mais il devient aussi autre chose pour ceux qui jouent. Il est à la fois passage et destination, décor et signal, espace commun et espace codé.

On ne sait pas encore ce qui restera de ce phénomène. Peut-être une mode, quelques attroupements, quelques images amusantes, quelques inquiétudes aussi. Mais il rend déjà perceptible une transformation plus large. L’écran du téléphone n’est plus seulement un écran que l’on consulte. Il devient un instrument de déplacement, d’attente, de reconnaissance. Il peut faire venir des corps là où rien, apparemment, ne les attend.

Pour l’instant, il suffit peut-être de retenir cette scène : quelqu’un s’arrête dans la rue, regarde son téléphone, puis d’autres arrivent. Ils ne se connaissent pas nécessairement. Ils ne se parlent pas toujours. Mais pendant quelques instants, ils partagent le même secret pauvre et lumineux. Ici, dans ce lieu ordinaire, quelque chose apparaît. Rien n’a vraiment changé autour d’eux. Et pourtant, pendant quelques secondes, ils ne sont ni seulement dans la ville, ni simplement dans le jeu. Ils sont entre les deux.

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Arts et Sciences

Arts & Sciences : commencer par les formes de convergence

Le 10 janvier 2017, nous avons organisé à La Rochelle la deuxième journée d’étude Arts & Sciences, entre la Maison de l’étudiant et la Tour de la Lanterne. Il s’agissait moins de célébrer une évidence que d’ouvrir un problème. Aujourd’hui, l’expression « arts et sciences » circule facilement. Elle semble presque naturelle. On la retrouve dans les politiques culturelles, dans les appels à projets, dans les programmes universitaires, dans les résidences, dans les discours sur l’innovation. Et pourtant, cette évidence est récente. Ou plutôt, elle revient autrement.

Car ce rapprochement n’a rien de simple. Il ne suffit pas de mettre un artiste et un scientifique dans la même salle pour produire une pensée commune. Il ne suffit pas non plus de déclarer que les disciplines doivent se rencontrer pour que leurs langages, leurs méthodes, leurs temporalités et leurs critères d’évaluation deviennent compatibles. Quelque chose résiste. Ou, plus exactement, quelque chose doit être travaillé.

C’est peut-être pour cela que la journée s’est construite autour de trois chantiers : les formes de convergence, les objets de convergence et les évaluations de convergence. Comment travailler ensemble lorsque les traditions sont différentes ? Comment décider de la pertinence d’un objet commun ? Comment évaluer, dans un cadre universitaire, des formes qui ne sont pas toujours verbales, démonstratives ou stabilisées ?

Ces questions paraissent techniques. Elles ne le sont pas seulement. Elles touchent à la manière dont nous comprenons encore la connaissance. Les arts et les sciences ont longtemps été pensés comme deux régimes séparés : d’un côté la raison, la preuve, la méthode ; de l’autre la sensibilité, la forme, l’expérience. Bien sûr, cette séparation a toujours été plus fragile qu’elle ne le prétend. Mais elle continue d’organiser les institutions, les carrières, les évaluations, les manières de parler et d’écrire.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas seulement une rencontre heureuse entre deux mondes. C’est aussi une zone de trouble. Les technologies numériques, les dispositifs de captation, les données, les images, les environnements interactifs, les formes de visualisation et de simulation rapprochent les pratiques, parfois très vite. Mais ce rapprochement peut prendre des formes très différentes : collaboration réelle, emprunt, illustration, instrumentalisation, résidence, expérimentation, malentendu productif.

Il faut alors accepter de commencer modestement. Non pas par une définition générale de ce que seraient les arts et les sciences, mais par des situations : une œuvre en cours, un protocole, une collaboration, une difficulté, un objet non verbal, une méthode déplacée, une évaluation incertaine. C’est peut-être dans ces cas fragiles que l’on comprend le mieux ce que signifie réellement « converger ».

Cette première journée ne prétend donc pas résoudre la question. Elle ouvre plutôt un espace d’essai. Un espace où l’on peut présenter des créations, des communications théoriques, des travaux en cours, des retours d’expérience, des collaborations, des expositions, des prémices de résidences. Un espace où les arts et les sciences ne sont pas encore réconciliés, ni même nécessairement accordés, mais placés en présence.

Et cette présence suffit déjà à faire apparaître une figure de l’entre : entre discipline et indiscipline, entre preuve et forme, entre protocole et expérience, entre savoir constitué et recherche en train de se faire. C’est peut-être là que commence réellement le travail.