En octobre 2016, Cercle diffuse un live de Møme depuis la Tour Eiffel. À première vue, l’objet semble simple : un musicien, des machines, quelques caméras, une vue spectaculaire sur Paris, une diffusion en direct sur les réseaux sociaux. Rien de tout à fait nouveau, pourrait-on dire. La télévision, depuis longtemps déjà, sait filmer un concert, choisir un lieu exceptionnel, multiplier les points de vue, produire une image de l’événement et rassembler des spectateurs qui ne sont pas là.
Et pourtant, quelque chose semble se déplacer.
Ce qui frappe d’abord, c’est la situation. Møme n’est pas sur une scène, mais dans la structure même du monument. Autour de lui, pas de salle, pas de public visible, pas de frontalité classique. Quelques instruments électroniques sont posés sur une table étroite ; derrière, ou plutôt autour, il y a Paris, vu d’en haut, traversé par les lignes métalliques de la Tour Eiffel. Le lieu n’est pas un décor ajouté à la musique. Il enveloppe l’image. Il devient presque l’appareil à travers lequel le concert est rendu visible.
On ne regarde donc pas seulement un artiste jouer. On regarde un artiste jouer depuis la Tour Eiffel, et ce “depuis” compte énormément. Il donne au live sa singularité. Il transforme la performance en événement situé, mais un événement situé que presque personne ne peut habiter physiquement. Le paradoxe est là : plus le lieu est précis, plus l’expérience est distante. Plus le concert est attaché à un point unique de la ville, plus il se destine à des spectateurs dispersés devant leurs écrans.
C’est peut-être ici que la différence avec la télévision devient plus nette. La télévision retransmet un événement vers un public. Le réseau social, lui, ne se contente pas de transmettre. Il fait circuler. Il notifie, rassemble, relance, commente, archive. Le live apparaît dans un fil, entre d’autres images, d’autres signes, d’autres conversations. On peut y entrer par hasard, parce qu’un ami partage, parce qu’un commentaire apparaît, parce que le flux nous le propose. Le concert n’est plus seulement programmé ; il surgit.
Ce surgissement transforme la notion même de public. Devant la télévision, on pouvait déjà être nombreux à regarder en même temps, mais cette multitude restait largement invisible. Ici, elle commence à apparaître autour de l’image : réactions, commentaires, partages, présences faibles, parfois rapides, parfois distraites. Le public ne se contente plus d’être mesuré après coup comme audience. Il se manifeste pendant l’événement, dans le fil même de sa diffusion.
Il faudrait alors se demander ce que signifie “assister” à un tel live. Personne, ou presque, n’assiste au concert comme on assisterait à un concert en salle. Le spectateur connecté n’est pas devant Møme ; il est devant une image de Møme, elle-même prise dans un monument, elle-même prise dans un réseau. Mais cette distance n’annule pas l’événement. Elle en fabrique peut-être une autre forme : une présence pauvre, instable, fragmentaire, mais collective malgré tout.
L’image joue ici un rôle décisif. La caméra donne accès à un regard impossible : une vue plongeante sur Paris, des plans sur le musicien, des mouvements dans la structure, des changements d’échelle entre le geste musical et l’immensité urbaine. Aucun spectateur placé sur la plateforme ne pourrait vraiment voir cela ainsi. Le live ne reproduit donc pas une expérience de concert ; il la reconstruit pour l’écran. Il invente une place pour un spectateur qui n’est nulle part, ou plutôt qui est partout où le flux peut être reçu.
C’est pourquoi le monument devient autre chose qu’un décor. La Tour Eiffel agit comme un opérateur de visibilité. Elle donne immédiatement une intensité à l’image, une reconnaissance, une promesse. Il se passe quelque chose là où l’on ne va pas d’ordinaire. Mais cette puissance du lieu n’existe pleinement que parce qu’elle est reprise par le réseau social, par sa capacité à diffuser, agréger, faire commenter, faire circuler. Le monument attire le regard ; la plateforme organise sa propagation.
On pourrait dire que ce live reprend certains moyens de la télévision — direct, réalisation, multicaméra, événement — mais les branche sur une autre économie : celle du fil, de la recommandation, de la réaction immédiate et de l’archive partageable. Le concert n’est plus seulement un moment ; il devient simultanément une image, une conversation, une trace et un objet de circulation.
Reste à savoir ce que cette forme deviendra. Simple nouveauté ? Nouvelle stratégie de promotion musicale ? Manière plus spectaculaire de fabriquer des contenus pour les plateformes ? Ou bien déplacement plus profond du spectacle vivant, qui ne dépendrait plus seulement de la coprésence dans un lieu, mais aussi de la capacité d’un flux à produire un public autour de lui ?
Pour l’instant, il suffit peut-être de retenir cette image. Un musicien seul avec ses machines, suspendu dans la Tour Eiffel, Paris autour de lui, et quelque part, ailleurs, une foule invisible qui regarde, commente, partage. Une foule sans salle. Un concert sans public présent. Et pourtant, quelque chose a bien lieu. Maintenant. Ici, là-bas, dans l’image, dans le fil.
