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Colloque Nouvelles technologies

Penser l’oralité à l’époque des médias numériques

En novembre 2014, à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, une journée d’études proposait de revenir sur une question aussi simple qu’immense : qu’est-ce qu’un média numérique ? La rencontre, intitulée « Médias numériques et représentation : politique et esthétique », s’inscrivait dans le projet de recherche « Politiques des images à l’époque des technologies numériques ». Elle réunissait notamment Jean-Louis Déotte, Adolfo Vera, Natalia Calderón, Audrey Rieber, Slaven Waelti, autour d’une interrogation commune : que devient la représentation lorsque les machines, les appareils et les technologies numériques transforment les formes mêmes de l’être en commun ?

La question était déjà là, peut-être plus clairement que nous ne pouvions le mesurer à ce moment-là. Le numérique n’était pas seulement un ensemble d’outils nouveaux. Il engageait une modification des supports, des gestes, des mémoires, des manières de produire et de partager les images. L’argumentaire de la journée rappelait d’ailleurs que le média ne peut pas être réduit à une simple question de langage ou de communication : il transforme aussi l’espace et le temps de la communauté.

C’est dans ce cadre que j’avais proposé une communication intitulée « Penser l’oralité (pour problématiser le numérique) : fragments, mémoire, matériaux ». À première vue, l’oralité pouvait sembler éloignée des médias numériques. Pourquoi revenir à la voix, au fragment, à la mémoire orale, au moment même où il s’agissait de penser les appareils, les archives numérisées, les images techniques ? Peut-être précisément parce que le numérique risque trop souvent d’être pensé à partir de ses promesses de conservation, de calcul, d’organisation et d’accès. L’oralité, elle, oblige à repartir d’autre chose : de la perte, de la variation, de la transmission fragile, de ce qui ne se fixe jamais complètement.

Il ne s’agissait donc pas d’opposer l’oralité au numérique, comme si l’une appartenait au passé et l’autre au présent. Il s’agissait plutôt de les placer l’un contre l’autre, ou l’un à travers l’autre, pour faire apparaître une zone de trouble. La voix produit des traces, mais des traces instables. Elle transmet, mais elle transforme en transmettant. Elle porte une mémoire, mais une mémoire qui dépend des corps, des situations, des reprises, des oublis. À l’inverse, le numérique promet l’enregistrement, le stockage, la copie, la circulation. Mais que conserve-t-il exactement lorsqu’il conserve ? Un contenu ? Une forme ? Un fragment ? Une relation ?

Cette question reste ouverte. Une archive numérique peut donner l’impression que quelque chose est sauvé parce qu’il est stocké. Mais tout ce qui est stocké n’est pas nécessairement transmis. Tout ce qui est accessible n’est pas nécessairement vivant. Il manque parfois le souffle, le contexte, l’adresse, la situation dans laquelle une parole prenait sens. L’oralité rappelle ainsi au numérique qu’une mémoire n’est pas seulement une accumulation de données. Elle est aussi un acte, une reprise, une relation.

Il y a là une figure de l’entre particulièrement féconde : entre parole et inscription, entre mémoire et archive, entre fragment et document, entre présence et conservation. Le numérique n’efface pas ces tensions. Il les déplace. Il permet de capter, de classer, de diffuser, mais il pose à nouveau la question de ce qui fait tenir une mémoire commune.

Revenir aujourd’hui sur cette journée de 2014 permet donc de mieux comprendre certains fils qui traversent nos recherches actuelles. La question des arts numériques, des images interactives, des dispositifs de médiation ou des archives en ligne ne commence pas avec les objets techniques eux-mêmes. Elle commence peut-être plus tôt, dans cette inquiétude : comment une communauté se représente-t-elle à travers ses médias ? Et que devient cette communauté lorsque ses fragments, ses voix, ses images et ses mémoires passent par des appareils qui les transforment autant qu’ils les conservent ?