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Ceci n’est pas une exposition – ou comment Discord est devenu une galerie

Juin 2020. Le premier confinement se termine, mais les galeries restent fermées ou incertaines. La galerie Captures, à Royan, ne sait pas encore si elle pourra ouvrir pour l’exposition de Fabien Zocco – une sorte de rétrospective, initiée par le curateur Frédéric Lemaigre, qui avait découvert l’artiste au Festival ZERO1 et voulu prolonger cette rencontre. Peu importe : le montage se fait quand même. L’artiste est là, les œuvres sont là, le curateur est là. La salle existe, même si personne ne peut y entrer.

C’est à partir de ce paradoxe que tout a commencé.

Je travaillais à l’époque dans le cadre de la réflexion collective « Culture Live ! », initiée en Nouvelle-Aquitaine sur invitation de la DRAC et de la Région, qui réunissait des professionnels du secteur culturel pour questionner les modèles établis et expérimenter de nouvelles formes de diffusion en ligne. La question qui m’obsédait n’était pas technique. Elle était de fond : qu’est-ce qu’on perd vraiment quand on déplace une exposition en ligne ? Et est-ce qu’on peut faire quelque chose d’intéressant précisément à partir de cette perte, plutôt que de prétendre la compenser ?

Une exposition, ce n’est pas seulement un ensemble d’œuvres accessibles. C’est un espace, une lumière, un parcours, une relation entre les œuvres et les murs, entre les œuvres et les corps qui les traversent. C’est aussi un temps – et notamment un temps interdit : celui du montage. Les galeries ne laissent personne entrer pendant le montage. Les artistes et les curateurs travaillent dans un espace fermé, à l’abri des regards, avant que la forme finale ne soit présentée au public. Ce moment – précisément parce qu’il est invisible – est pourtant l’un des plus riches : c’est là que les décisions se prennent, que les œuvres cherchent leur place, que l’artiste et le curateur négocient avec l’espace.

Le Covid avait rendu possible quelque chose d’habituellement impensable : ouvrir ce moment.

J’ai alors configuré Discord non pas comme une plateforme de diffusion, mais comme un espace architectural. Discord permet de créer des « serveurs » composés de plusieurs salles distinctes, chacune avec ses propres fonctions – texte, voix, vidéo. J’ai utilisé cette structure pour construire quelque chose d’analogue à une visite réelle, mais avec des pièces que nulle exposition physique ne propose jamais simultanément.

Le dispositif était constitué de quatre chambres virtuelles. Deux caméras installées dans la galerie Captures filmaient le montage en cours depuis des angles différents – non pas pour montrer les œuvres finies, mais pour montrer le travail en train de se faire, le curateur et l’artiste en mouvement, les décisions en temps réel. Pendant une quinzaine de minutes, Fabien Zocco était directement disponible dans l’une de ces salles pour échanger avec les visiteurs – une conversation avec l’artiste pendant le montage, chose que les conditions ordinaires de l’exposition rendent structurellement impossible. Dans une troisième salle, Hervé Jolly, professeur à l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers et ancien professeur de Fabien, animait un espace de médiation sur le parcours de l’artiste – de l’école d’art jusqu’à aujourd’hui. Enfin, une quatrième salle fonctionnait comme un observatoire : un espace séparé où les visiteurs pouvaient commenter en direct ce qu’ils étaient en train de vivre, voir les réactions des autres, construire collectivement une lecture de l’expérience.

L’ensemble a duré quarante-trois minutes. Le 26 juin 2020, à 9h47.

Ce que cette expérimentation a confirmé, c’est qu’une contrainte bien posée produit parfois plus d’invention qu’une liberté sans bords. Le confinement avait fermé les galeries. Discord n’était pas pensé pour la médiation culturelle. Fabien Zocco n’était pas en train de présenter une œuvre achevée. Et pourtant – ou plutôt : précisément pour cela – quelque chose s’est produit qui n’aurait pas pu se produire dans une exposition ordinaire. Les visiteurs ont eu accès à un moment habituellement invisible. Ils ont parlé à un artiste dans l’acte même de son travail. Ils ont construit ensemble, en temps réel, une expérience commune.

Le titre « Ceci n’est pas une exposition » n’était pas seulement un clin d’œil magrittien. C’était une proposition théorique : ce que nous faisions ce matin-là n’était effectivement pas une exposition. C’était autre chose – quelque chose qui n’avait pas encore de nom, et qui méritait peut-être d’en chercher un.


Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Diego Jarak (19 décembre 2020). Ceci n’est pas une exposition – ou comment Discord est devenu une galerie. G·I·R·A·F·E. Consulté le 18 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16alm


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