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Médiation

Vers le nano-musée : une idée qui a mis du temps à trouver sa forme

Les idées qui tiennent vraiment ne surgissent pas d’un coup. Elles s’accumulent, se déposent, se reformulent au contact des projets, des échecs, des rencontres, des contraintes. Le nano-musée est de celles-là. Il n’est pas né d’une intuition soudaine, ni d’une commande, ni d’un appel à projets. Il est né d’une question qui revenait, obstinément, depuis plusieurs années : pourquoi les publics qui auraient le plus à gagner d’une rencontre avec la culture scientifique sont-ils aussi ceux que les dispositifs de médiation atteignent le moins ?

La question n’est pas nouvelle. Elle traverse toute la réflexion contemporaine sur les musées, les expositions, la vulgarisation scientifique. Mais la poser dans un contexte précis – celui d’une université littorale, ancrée dans un territoire côtier aux marges géographiques et sociales très réelles, travaillant sur des enjeux environnementaux qui concernent directement les populations locales – lui donne une acuité particulière. Ce n’est pas une question abstraite sur les publics en général. C’est une question sur des absences concrètes, sur des distances mesurables, sur des formes de médiation qui reproduisent, souvent malgré elles, les inégalités qu’elles prétendent réduire.

C’est dans ce contexte que le Biolaboratoire mobile a joué un rôle décisif. Né d’une collaboration avec le Parc naturel marin de l’Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, ce projet cherchait à faire quelque chose de simple en apparence, et de très difficile en pratique : rendre sensibles les écosystèmes marins à des publics qui ne fréquentent pas spontanément les espaces de culture scientifique. Non pas les expliquer. Les rendre sensibles.

Ce déplacement – d’expliquer à rendre sensible – n’est pas seulement rhétorique. Il engage une tout autre conception de la médiation. Il suppose que la rencontre avec un savoir scientifique ne passe pas nécessairement par la compréhension immédiate, par la démonstration, par la transmission d’un message. Il suppose qu’elle peut aussi passer par le toucher, par le son, par une texture, par une image qui résiste, par une expérience qui laisse quelque chose d’incomplet, d’ouvert, de sensoriellement actif. Une hermelle en impression 3D n’explique pas l’hermelle. Elle permet de la tenir, de sentir sa porosité, sa rugosité, sa fragilité. Elle crée une relation que le texte de panneau, si bien écrit soit-il, ne peut pas produire.

Six artistes argentins et mexicains ont travaillé à partir des données et des récits scientifiques du Parc pour construire des expériences de cette nature. Ce qui m’a frappé dans ce processus, c’est que les artistes ne simplifiaient pas les savoirs scientifiques. Ils les faisaient changer d’état. Une température devenait broderie. Un mouvement de marée devenait installation sonore. Un habitat devenait récit spéculatif. La donnée ne perdait pas sa rigueur ; elle gagnait une présence. Et cette présence atteignait des personnes que les formes habituelles de la médiation n’atteignaient pas.

Mais le Biolaboratoire posait aussi, en creux, un problème que je ne savais pas encore nommer clairement à l’époque : celui de la reproductibilité. Un projet arts-sciences de cette ambition nécessite des ressources importantes – humaines, financières, logistiques. Il peut circuler, mais dans un périmètre limité. Il peut toucher des publics, mais pas tous les publics. Il reste, malgré sa mobilité, un dispositif relativement lourd, difficile à démultiplier, difficile à laisser entre les mains d’autres acteurs que ceux qui l’ont conçu.

C’est là que quelque chose a commencé à se déplacer dans ma façon de penser le problème. Il ne s’agissait plus seulement de savoir comment rendre les savoirs sensibles – le Biolaboratoire avait montré des pistes convaincantes. Il s’agissait de savoir comment faire circuler cette capacité elle-même. Comment construire un dispositif qui puisse aller là où les institutions culturelles ne vont pas, qui puisse s’adapter à des lieux très différents – une médiathèque rurale, un centre social, une école isolée, un café associatif –, qui puisse être pris en main par des acteurs locaux sans expertise muséologique particulière, qui puisse évoluer avec les savoirs scientifiques et les retours des publics, et qui puisse, idéalement, être reproduit à moindre coût par d’autres.

Ce n’était plus seulement une question de médiation. C’était une question d’infrastructure. Une question d’échelle. Une question politique, au sens le plus concret du terme : qui a accès à quoi, et dans quelles conditions ?

Le concept de nano-musée a commencé à prendre forme dans cet espace. Pas encore comme un objet défini, mais comme une hypothèse de travail : et si on construisait un dispositif muséographique pensé dès le départ pour les marges – géographiques, sociales, institutionnelles – plutôt que comme un objet central que l’on déplace ensuite vers elles ? Et si la modularité, l’open source, la légèreté matérielle, l’adaptabilité aux publics et aux lieux n’étaient pas des contraintes à surmonter, mais les principes générateurs du dispositif lui-même ?

Il a fallu du temps pour que cette hypothèse devienne suffisamment solide pour être formulée publiquement. Des lectures, des discussions, des allers-retours entre la pratique artistique et la réflexion muséologique, des visites de dispositifs existants, des conversations avec des chercheurs, des médiateurs, des acteurs de terrain. Et puis, en 2022, une opportunité s’est présentée – non pas pour valider une idée déjà arrêtée, mais pour l’obliger à se préciser.


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Diego Jarak (28 octobre 2022). Vers le nano-musée : une idée qui a mis du temps à trouver sa forme. G·I·R·A·F·E. Consulté le 18 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16alj


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