Il y a des commandes qui ont la clarté d’une évidence. Celle de l’Université de Limoges en était une : permettre à un public peu familier des arts hybrides et des cultures numériques de découvrir cet univers. Pas d’ambiguïté sur l’intention, pas de complexité patrimoniale comme à la tour de la Lanterne, pas de projet né d’une expérience partagée comme Ici et Maintenant. Une salle, un public, une question simple : par où commencer ?
La réponse curatoriale fut, elle aussi, simple dans son principe — et exigeante dans ses implications. Plutôt que de proposer un panorama de l’art hybride contemporain, avec la diversité de pratiques et de références que cela suppose, le choix fut de centrer l’exposition sur un seul collectif : Scenocosme, formé par Grégory Lasserre et Anaïs met den Ancxt. Un collectif avec lequel un travail de longue durée avait été mené, dont l’univers artistique et technique était connu de l’intérieur — ses logiques, ses obsessions, ses modes d’adresse au public.
Ce choix n’est pas une simplification. C’est une position curatoriale. Face à un public non familiarisé, la cohérence d’un univers singulier vaut plus que la multiplicité des propositions. Confronter le visiteur à une seule pratique, profonde et cohérente, lui permet de construire une expérience — de comprendre progressivement ce que l’interactivité peut signifier, ce que la relation entre le corps, la technologie et le vivant peut produire comme sensation, comme question, comme trouble. Un panorama aurait offert de la diversité ; une monographie offre de la profondeur.
Mais cette décision ne précède pas le lieu — elle en découle. La Galerie des Hospices, proposée par l’université en partenariat avec la ville de Limoges, fut d’abord visitée, habitée par le regard, avant que la sélection des œuvres ne soit arrêtée. C’est l’espace qui a orienté le choix au sein du corpus de Scenocosme : quelles œuvres pouvaient exister dans ces dimensions, avec cette lumière, dans cette relation au visiteur que le lieu impose ? La curation n’applique pas un programme préétabli à un espace neutre — elle pense le programme et l’espace ensemble, l’un modifiant en permanence l’autre.
Quatre œuvres furent finalement sélectionnées. Rencontres imaginaires — où les reflets réels se confondent avec des mains et des visages virtuels qui tentent de toucher le visiteur — ouvre l’exposition sur la question du contact, de la présence, de ce que le corps perçoit quand l’image lui tend la main. Distances, née en avril 2020 en réaction à la crise sanitaire, rapproche virtuellement deux personnes dans deux espaces séparés, jouant sur l’attraction et la répulsion des images de leurs visages et de leurs mains. Iris fait du regard lui-même le moteur de l’œuvre : une caméra oculomètre suit les mouvements des iris du visiteur, transformant son regard en geste de création — ou de destruction. Mécaniques Imaginaires, enfin, invite à construire en temps réel des mises en scène narratives infinies à partir d’éléments vidéo génératifs.
Ces quatre œuvres ne forment pas un parcours au sens strict — pas de progression verticale comme à la tour de la Lanterne, pas de partition spatiale imposée par l’architecture. Elles forment plutôt une constellation : quatre entrées dans un même univers, quatre manières d’interroger la relation entre le corps, la technologie et l’autre. Le visiteur peut les traverser dans n’importe quel ordre. Ce qu’il construit, c’est une intelligence progressive de ce que Scenocosme cherche — cette zone de trouble entre ce qui est perçu et ce qui est réel, entre le geste humain et sa traduction technologique, entre le contact physique et sa simulation.
Ce que cette curation engage théoriquement, c’est la question de l’accessibilité — non pas au sens d’une simplification, mais au sens d’une hospitalité. Rendre accessible un univers artistique complexe ne signifie pas l’appauvrir. Cela signifie choisir le point d’entrée juste : celui qui permet au visiteur de faire une expérience réelle, de comprendre quelque chose depuis l’intérieur de l’œuvre plutôt que depuis une description extérieure. Ici, ce point d’entrée fut la cohérence d’une pratique singulière, la continuité d’un univers que quatre œuvres déclinent sans se répéter.
Il y a dans cette commande une figure curatoriale distincte des deux précédentes : ni la révélation d’un patrimoine enfoui, ni la facilitation d’un dialogue entre artistes proches. Plutôt une médiation au sens fort — un acte de traduction entre un univers artistique constitué et un public qui ne le connaît pas encore, avec la conviction que cette rencontre est possible, et qu’elle vaut la peine d’être construite avec soin.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Diego Jarak (6 octobre 2021). ZERO1 Hors les murs / Limoges : curation en arts pour un nouveau public. G·I·R·A·F·E. Consulté le 18 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16alh
